Coincés entre mythes et libertés

Un article de la Voix du Nord mentionne l’installation de nouveaux équipements de détection sur le port de Calais:

Pour Sir Charles Montgomery, le patron de la Border Force (la « PAF » anglaise), ce nouveau scanner marque « l’engagement du Royaume-Uni pour fournir la technologie la plus moderne possible : il permet de chercher des clandestins tout en maintenant la fluidité du trafic ». Au total, cinq scanners vont ainsi être mis en place, aux frontières françaises, par les Britanniques pour un coût total de 3 millions d’euros : après celui du port, quatre autres doivent être installés dans le Nord, dont un à l’entrée du Tunnel sous la Manche.

Vous avez bien lu. L’état britannique, dont l’économie est en récession et le peuple en difficulté plus encore que le nôtre, sort 3 millions d’euros des poches des contribuables, et donc de l’économie réelle, pour empêcher des personnes d’accéder à l’île où habitent leur famille, l’île où ils pensent qu’ils auront un travail et un logement, l’île où ils pensent avoir une chance de se faire une vie décente. On se demande de quel droit le gouvernement britannique leur interdit la possibilité de se réunir avec leur famille, ou de tenter d’obtenir une vie meilleure.

Il est encore trop tôt pour savoir quelles seront les conséquences de ce scanner ultra-performant. Nombre de dispositifs sont contournés soit en passant ailleurs, soit en prenant des risques encore plus importants. Sans doute que d’autres personnes perdront encore la vie. (Mais qu’importe, puisque ces personnes ne sont pas des majorités électorales capables de défendre leurs droits dans nos chères “démocraties.”)

Si nous imaginons cependant que les britanniques arrivent à bloquer leurs frontières plus efficacement aux clandestins, nous voyons que les conséquences immédiates seront que plus de gens se retrouveront bloqués en France et le long de la côte. Ces personnes mettront plus longtemps à passer, ou ne passeront pas. Leur rêve annihilé, une partie d’entre eux porteront leurs espoirs ailleurs.

Ainsi, le jeu de la fermeture des frontières consiste simplement à déplacer des êtres humains ailleurs qu’ils voulaient aller au départ. Économiquement, et dans une perspective plus large, c’est un énorme gâchis de temps et d’argent; cela coûte extrêmement cher aux populations et aux migrants, et le résultat de base est le même, à savoir que de nouvelles personnes entrent sur un marché du travail, peut-être français plutôt que britannique, alors que celui-ci est saigné à blanc par le capitalisme, l’un autant que l’autre, voire plus.

Si nous passons à ce qui se passerait sous un régime de libre mouvement, nous voyons immédiatement qu’un grand nombre de coûts seraient éliminés de l’équation: les gens ne passent plus des années à la rue ou dans les limbes administratives du système de l’asile, temps durant lequel ils sont soutenus financièrement par l’état et les associations; ils ne perdent plus leurs économies aux passeurs ou aux policiers corrompus; ils peuvent se rendre utile, apprendre la langue, faire des formations; les forces de police qui sont dédiées à la sale besogne sont réduites ou réaffectées; les dispositifs de sécurité sont amoindris, les équipements revendus ou recyclés; il n’y a plus de morts aux frontières; il y a moins de tensions, moins de haine, moins de blessés, etc. C’est comme toujours la liberté qui est le meilleur “système,” précisément parce que ce n’est pas un système du tout; elle épouse parfaitement les droits et les intérêts de tous.

La simplicité de la libre circulation est telle que même Madame Bouchart, la maire UMP de Calais anti-migrants par excellence, ne peut s’empêcher de mentionner lors d’un conseil des migrants l’ouverture des frontières — bien que comme “solution” au “problème” de la présence de migrants à Calais, et pas comme une exigence éthique. Il est vrai que la justice fait bien les choses, sur une longue perspective, mais on ne fait pas justice pour être bien servi ou pour être débarrassé de personnes de couleur. On fait justice parce qu’on en a l’obligation.

Au sujet de l’injustice du contrôle des frontières nationales, on ne dira jamais assez l’escroquerie du nationalisme, nouvelle religion obligatoire qui dicte votre identité, vos valeurs et vos allégeances, qui prend arbitrairement le contrôle d’un territoire et qui prétend gouverner sa population au nom d’un mythique peuple. Peuple qui dans la réalité ne s’est jamais entendu pour faire quoi que ce soit, et ne s’entend pas plus aujourd’hui même. En fait, cette réalité d’un “peuple” divisé est admise, et la parade est trouvée avec le vote majoritaire, pour des politiciens qui mentent et arnaquent leur électorat, en plus d’opprimer l’opposition et les minorités. Le plus beau, c’est que cette “république” a aujourd’hui plus de pouvoirs que la monarchie qui l’a précédé, sur le seul prétexte de la “représentation.” (Les politiciens mentent tous les jours, ils ne représentent et ne peuvent représenter personne d’autre qu’eux-mêmes. La démocratie est une arnaque. Voir Spooner ici et .)

Cette nation est donc une idée qui n’existe pas et qui pourtant sert de prétexte au pouvoir bien réel et destructeur de l’état capitaliste. Et les frontières -délimitées elles aussi dans les têtes des nationalistes- n’ont pas plus de justification. Un jour, les nationalistes se sont battus entre eux pour savoir jusqu’à quelle ligne imaginaire ils pourraient projeter leurs forces et soumettre les populations. Lorsque les batailles et les massacres cessèrent, ils s’assirent à une table de négociation, et dessinèrent des lignes. Ils ne savaient pas qu’aucune nation n’existait, et que ce pouvoir dominateur était en lui-même illégitime. Ils disaient que les déserteurs et les pacifistes étaient des traîtres, mais en fait, c’étaient ces gens là qui y voyaient juste, et ce sont ces gens-là que nous célébrons aujourd’hui, et pas les patriotes qui aboyaient de rage.

C’est là que nous en sommes aujourd’hui avec cette frontière. Coincés entre des mythes qui ne meurent pas et des libertés qui ne veulent pas se courber.

This entry was posted in Uncategorized. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s