Un peu de sang froid

Sur le site du Collectif Contre l’Islamophobie en France, un billet relate le témoignage d’une femme de confession musulmane qui a entendu un policier faire ces déclarations, après avoir vu passer une autre femme voilée avec deux enfants:

“Regardes moi ça, les Rachida Mélanie ça me dégoûte, moi je te dis, en ce qui me concerne je lui mets une balle dans la tête”

Les commentaires ne sont pas rares qui stigmatisent l’islam et ses pratiquants, ou déclarent qu’on peut être islamophobe ou religio-phobe. “Et ben quoi, on est en France!” Apparemment, le pays de la haine des musulmans, qu’on justifie par la haine des religieux, qui n’est pas moins stigmatisante parce qu’elle serait plus généralisée. J’avais donc envie de faire une petite mise au point.

Premièrement, il ne nous est interdit que de faire du mal à nos congénères. C’est le principe premier de toute société. La liberté de conscience ne faisant -par nature- de mal à personne, elle est une liberté naturelle qui appartient à tous. Dans le cadre de cette liberté, nous avons le droit de pratiquer une religion.

Deuxièmement, sur le sujet des écrits religieux, il n’importe pas qu’ils soient tous strictement pacifistes, mais que leur pratique soit pacifique, car le principe premier ne peut pas s’appliquer aux textes qui sont lus ou interprétés mais aux actes mêmes qui en découlent. Si la pratique est pacifique, alors nous n’avons pas à nous concerner de ce qui est inscrit dans les textes religieux.

Troisièmement, il serait en fait difficile qu’une seule religion soit autorisée, si le critère d’autorisation consistait en l’absence complète de violence dans ses textes. Ce serait un critère injuste qui éteindrait l’idée même de liberté de conscience. (Ce critère pourrait d’ailleurs aussi s’appliquer à un grand nombre de textes politiques qui sont parfois interprétés comme justifiant l’utilisation de la violence. Et ainsi, la liberté politique ne mettrait pas longtemps à tomber elle aussi.)

En effet, presque toutes les religions, dans leurs écrits, punissent ou promettent de punir ceux qui ne se soumettent pas à un ensemble de règles. Mais dans la mesure où les pratiquants ne font de mal à personne, et dans la mesure où ils véhiculent un discours d’acceptation de la différence, ils ne représentent pas un danger. Au contraire, par cette pratique et par ce discours, ils contribuent à construire une société libre et paisible, tout autant que ceux qui ne pratiquent aucune religion, ne reconnaissent aucune moralité, et pour autant ne font de mal et ne déclarent vouloir faire de mal à personne.

Rappelons aussi que la pratique actuelle de l’état centralisé est de punir les individus sur le territoire en fonction d’un ensemble de règles qui n’ont rien à voir avec le fait de protéger autrui. Par exemple, les sans-papiers sont punis de détention et de déportation par le fait de ne pas avoir de papiers. Les personnes consommant ou vendant du cannabis sont punies de prison. Il est également interdit de travailler sans payer d’impôts ou de cotisations. Les travailleuses du sexe paient des impôts mais n’ont pas le droit de travailler. Il est interdit de mettre fin à ses jours, même lorsque l’on souffre abominablement et qu’il n’y a pas d’espoir de survie. Et ainsi de suite.

Que les choses soient claires et non-hypocrites: il n’y a pas un “état de droit” qui respecte les individus ici, et une sharia dictatoriale et invivable là-bas; mais plutôt un type de dictature ici et un type de dictature là-bas. Et à la source, la même écœurante prétention de bienveillance paternaliste. Notre “état de droit” est lui aussi extrêmement marqué par le contrôle et la punition de certains comportements individuels. Nous avons un héritage de libéralisme, ce qui explique notre différence de degrés de liberté. Mais à entendre les “laïques” actuels, on a du mal à voir la différence avec des salafistes. Interdire le voile, imposer le voile, c’est une même liberté qu’on étouffe. Et puis, l’islam aussi a un passé libéral.

Quoi? Et oui. En fait, l’islam était, comme la chrétienté avant l’unification de St Augustin, tellement foisonnant de doctrines, et tellement tolérant, qu’on pouvait même trouver des musulmans qui étaient techniquement anarchistes, bien qu’ils ne se considéraient pas comme tels. Ils s’appelaient les Mu’tazilites et les Kharijites. Leur existence remonte au IXème siècle.

Neil DeGrasse Tyson, un scientifique athée militant, rappelle également une période beaucoup plus tolérante dans l’islam, du IXème au XIIème siècle. Notamment à Baghdad, qui était le centre de la pensée mondiale, où tous étaient acceptés et libres d’aller et venir, chrétiens, juifs et douteurs (le nom des athées à l’époque). C’est dans ces circonstances qu’un grand nombre de musulmans ont fait avancer les sciences pendant trois siècles. Et ainsi, leurs noms constituent la racine d’un certain nombre de disciplines mathématiques et d’étoiles. Par exemple, 2/3 des étoiles actuelles possèdent un nom arabe. Cette période s’est conclue tristement comme avec la chrétienté sous St Augustin: un imam, Hamid al-Ghazali, a avancé dans des travaux influents que les mathématiques étaient l’œuvre du diable. Et depuis lors, la révélation a remplacé l’investigation du monde naturel. Tyson déclare que l’islam ne s’est pas relevé de cette fermeture, en terme de contribution scientifique. Il reste que l’islam a eu un riche passé scientifique et culturel, et que dans la France laïque et libérale, il peut parfaitement se trouver une place.

Ceux qui s’évertuent à assimiler les pratiquants pacifiques à des criminels potentiels contribuent à construire une société autoritaire et asphyxiante. La laïcité y deviendra peu à peu une sécularisation forcée. Et la liberté de conscience sera détruite, remplacée par l’impératif de neutralité et d’effacement de l’individu, sans parler de la persécution des religieux. Mais les ennemis nationalistes n’en ont cure, parce qu’ils se sont eux-mêmes déjà enchaînés dans leur tête; et comme des salafistes, ils veulent maintenant mettre les chaînes au reste des français, en leur insufflant la peur et la haine s’il le faut.

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