Un mort, trois enterrements

Les soudanais enterrent Noureddin, la police enterre l’affaire, et le Secours Catholique enterre l’esprit critique.

Le 7 juillet dernier, Noureddin Mohamed, un soudanais de 28 ans, a été tiré hors du canal près de la préfecture. Le lendemain, le Nord Littoral titre immédiatement « Un vol de portable qui a mal tourné? » Si le journal a eu la délicatesse de poser une question, il faut rappeler qu’à ce stade, la police n’avait même pas vérifié cette thèse, qui est celle des trois personnes qui ont poursuivi Noureddin jusqu’à ce canal.

La thèse serait que Noureddin s’est jeté à l’eau en échappant à ses poursuivants; qui le poursuivaient parce qu’il aurait dérobé un téléphone portable à une femme à la sortie de la boîte de nuit, 555. A l’heure actuelle, nous n’avons vu aucune preuve de ce vol. Les témoignages de ses amis abondent que Noureddin n’était pas un voleur, qu’il possédait déjà deux téléphones portables, et qu’il venait d’obtenir le statut de réfugié longtemps attendu, après quatre ans de présence sur le territoire calaisien (!). Ce dernier fait en particulier rend l’histoire du vol extrêmement improbable. Et de toute manière, le supposé vol en lui-même est complètement accessoire à la thèse du saut.

C’est pourtant la totalité de l’enquête qui a été menée: la femme a été auditionnée dans les jours qui ont suivi, et aurait confirmé que l’un des portables retrouvé sur son corps lui appartenait. Encore une fois, personne n’a vu la moindre preuve tangible, et nous devons croire la police sur parole. Nous n’avons aucune idée de la manière dont le téléphone a été identifié comme celui de la femme. Mais cela a suffi pour que le parquet déclare, dans un article du Nord Littoral datant du 11 juillet 2012, qu’un « médecin légiste a pratiqué un examen de corps, qui n’a décelé aucune trace de coup. L’enquête en a donc conclu à une mort accidentelle de cet homme. L’affaire est classée. »

Il devrait être évident à chacun que l’absence de traces de coup ne signifie pas qu’il n’y a pas eu bousculade, et noyade forcée. Maintenir la tête d’une personne sous l’eau, par exemple, ne requiert pas de le frapper et de laisser des hématomes sur son corps. Le parquet fait donc semblant d’être plus bête qu’il ne l’est.

Voilà en tout cas l’étendue de l’enquête policière à ce jour: aucune autopsie, et l’audition de la femme qui aurait été volée. Le moins que l’on puisse dire, c’est que rien n’est prouvé.

Et pourtant, à la suite d’une manifestation en commémoration de la mort de Noureddin, le 8 août dernier, au cours de laquelle des manifestants ont subi de nombreux coups, certains entraînant des points de suture à la tête, entre autres humiliations, indignités, et insultes, le Secours Catholique s’est désolidarisé et a déclaré que les policiers avaient « fait correctement leur travail. » Ils ont également déclaré: « Nous ne nous servons pas des migrants pour embêter le monde. » Dieu sait qu’on ne doit pas « embêter le monde », quand de potentiels meurtriers pourraient être en liberté en ce moment même. Aucune raison de manifester donc!

Si une personne est morte à Calais le 7 juillet dernier, ce n’est pas seulement son corps qui a été enterré, c’est aussi l’affaire qui entoure sa mort, enterrée par la police sans audition d’autres témoins que les poursuivants et sans autopsie du corps. C’est également l’esprit critique qui a été enterré par le Secours Catholique, qui démontre une confiance étrange dans la parole des autorités policières-judiciaires, contre l’absence totale de preuves autres que la parole des poursuivants.

Comme il a été rapporté, l’oncle de Noureddin a porté plainte pour meurtre, et un avocat rouvrira l’affaire dès que possible.

Une partie indépendante sera plus à même de faire la lumière sur les faits que la même police qui, à l’occasion d’un rassemblement le 10 juillet au parc Richelieu, déclarait dans le dos des manifestants: « Attention de ne pas tomber dans l’eau! » se moquant ainsi de la mort d’un homme, et démontrant son absolu dédain pour la dignité humaine, dès que les humains en question sont des étrangers.

Nous sommes aussi très conscients de la tendance des autorités judiciaires à blanchir les exactions policières, même lorsqu’elles vont jusqu’à la mort, dès que les victimes sont des personnes d’origine étrangère, et surtout lorsqu’elles sont impliquées dans des histoires de vol, qui rappelons-le ne sont pas passibles de la peine de mort, sauf aux yeux des xénophobes qui agissent en toute liberté à l’intérieur du système policier-judiciaire.

Qui peut faire confiance à des « autorités » pareilles?

This entry was posted in Analyse, Uncategorized. Bookmark the permalink.

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s