La mémoire d’un fils: quelques rectifications, et quelques commentaires

On a pu lire ici et là beaucoup de commentaires très jolis sur la mémoire de ma mère, mais j’ai bien peur de devoir aussi rectifier un certain nombre d’entre eux. Parce qu’il y a bien quelque chose de pire que dire du mal des morts, et cela est de donner une représentation fausse de leur vie et de leurs idées.

Commençons par le Nord Littoral du 18 septembre 2011, qui explique suffisamment bien les positions politiques de Marie-Noëlle, et qui était Zetkin. Mais ensuite on peut lire que son engagement militant s’était fait dans le « sillon logique de son compagnon, » lui-même au parti communiste, et que cet engagement avait été renforcé, « ses enfants grandissant. » Deux préjugés patriarcaux en un paragraphe après avoir expliqué que Zetkin était une communiste féministe, qui dit mieux?

La vérité est complètement différente, et même, presque à l’opposé. Ce qui a poussé ma mère à agir au-delà des sempiternelles manifestations, c’était la victoire du Front National en 2002. Et ce n’est qu’avec quelques vagues soutiens du PCF, jamais matériels, qu’elle s’est livrée, des années durant, toute seule, à l’activisme précurseur de la surveillance militante No Border, bien avant que No Border n’existe. Sur le sujet de cet activisme, son fameux compagnon a toujours été ambivalent, au mieux, dédaigneux, au pire, alors que les amendes et les menaces s’amoncelaient. Et ne parlons pas des enfants, moi-même et mes frères, alors à peine sortis du lycée, ou encore là-bas, et loin de l’indépendance.

Ma mère n’a pas suivi le moindre des carcans patriarcaux quand elle a pris sa caméra pour aller emmerder les CRS. Elle n’a pas attendu que tout à la maison soit bien niquel, les enfants au travail, mariés, etc. et elle n’a pas pris exemple sur un homme avant de se lancer. Elle était mûe par un sens du devoir personnel, envers et contre tous, y compris parfois contre des personnes de sa propre famille, dans sa propre maison.

Un autre hommage qui tourne mal est celui initialement lancé par Jean-Pierre Alaux, du GISTI, avec mon encouragement, et qui vient d’être refusé par la Voix du Nord. Voici ce qu’il contenait:

Marie-Noëlle Gues vient de nous quitter. Nous n’oublierons ni son long et courageux engagement aux côtés des migrantes et des migrants, ni sa volonté opiniâtre de les protéger des violences institutionnelles, ni son exigence politique d’une communauté mondiale fondée sur l’égalité de tous les êtres humains. A sa famille et à ses proches, l’expression de notre peine.

Cela est bien sûr infiniment mieux que ce que le Nord Littoral a pondu. Mais on voit encore la réticence à prononcer le mot No Border, ou à parler de liberté de circulation. Martine Devries, lorsque je lui en ai parlé, m’a expliqué qu’il avait été décidé de tirer un texte plus consensuel pour permettre au plus grand nombre d’associations de signer. Encore une fois, une trahison de ce que ma mère représentait. Elle a passé des années à se battre presque seule, et à envoyer chier les mêmes personnes qui vont signer ce texte. Elle aurait haï de voir ses demandes à la baisse pour que plus de personnes puissent la rejoindre. C’était tout ou rien avec elle.

Marie-Noëlle pensait que les humanitaires aidaient l’état à poursuivre sa politique de répression en réparant les pots cassés. Même si elle ne s’opposait pas à une aide humanitaire dans les situations exceptionnelles, les situations d’urgence, elle pensait que c’était collaborer que d’intervenir de cette manière, dans le cadre d’un désastre conséquence de politiques d’état.

Elle n’exigeait pas non plus de communauté mondiale, même si elle croyait en l’égalité des droits de tous les êtres humains. Ma mère me reprochait constamment de parler anglais, alors que j’étais en France. Elle haïssait les fascistes parce qu’elle les considérait comme des drones inconscients du capital. Elle ne pensait certainement pas qu’il était désirable d’avoir un gouvernement mondial et elle détestait le néolibéralisme, naturellement, comme une vraie communiste.

Par-dessus tout, ma mère était complètement indépendante. Elle n’était même pas en très bons termes avec les No Borders eux-mêmes. Elle se demandait si le collectif n’allait pas devenir une association type Salam. Elle disait ‘CMS’ (Calais Migrant Solidarity) en tirant la tronche, et en accompagnant parfois sa grimace d’un « Beuah. » Peu avant de commencer à céder au cancer, elle avait lancé une dernière critique acerbe des cantines sans frontières de l’été, trop conservatrices de leur matériel, et des activistes trop fatigués, et du manque général d’agitation politique.

Ma mère voulait que les migrants prennent leur liberté en main, qu’ils s’associent et qu’ils multiplient les actes de révolte, de manifestation, et de sabotage, jusqu’à ce que tombe le régime des frontières. Qu’ils fassent valoir leur droit d’asile, et leur droit à la liberté de circuler. Elle les considérait comme des camarades travailleurs, en lutte commune contre le capital avec les travailleurs du pays où ils se trouvaient. Elle parlait constamment de les éduquer et d’éveiller leur conscience de classe. Voilà ce à quoi ma mère pensait tous les jours. Je n’accuse pas les intentions des uns et des autres d’être mauvaises, mais ça me fait réellement mal de voir l’héritage de ma mère faussé par les déclarations de ces derniers jours.

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