Le citoyen-employé, ou l’esclavage à perpétuité

Lors de son discours du 15 novembre 2011, le Président de la République Nicolas Sarkozy a présenté la mesure du travail obligatoire pour les bénéficiaires du RSA de cette manière: “Qu’on me comprenne bien, ce n’est pas pour punir, c’est au contraire pour respecter, pour redonner de la dignité ; on n’a pas de dignité quand on ne peut survivre qu’en tendant la main.” Ceux qui s’en sont étonnés ou outragés n’ont pas du passer beaucoup de temps au Pôle Emploi. Par exemple, on vous y serine: “Vous avez des droits, mais vous avez aussi des devoirs.” Ou bien, on a pu y dire, et ceci est un témoignage personnel, à une jeune maman qui se demandait si elle pouvait être excusée d’une réunion ou d’une convocation, du fait qu’elle avait parfois besoin de s’occuper de son enfant: “Vous devez vous rendre aux réunions auxquelles vous êtes convoquée. Vous devez faire comme si Pôle Emploi était votre employeur. On vous donne de l’argent après tout.”

Comme les lecteurs ont pu le deviner à la lecture du titre, ma lecture de la situation est…légèrement différente. Pour commencer, Nicolas Sarkozy n’explique pas la différence entre tendre la main et n’avoir aucune tâche à effectuer, et tendre la main et avoir des tâches à effectuer. Effectuer des tâches peut vous faire sentir mieux, mais le fait d’être dans le besoin et la dépendance est le même. Le statut du citoyen-employé est fondamentalement indigne, parce que non-libre; en revanche, le fait d’être pauvre-mais-libre, comme l’étaient dans la pratique les bénéficiaires du RSA, est rendu indigne par la haine de classe capitaliste. Une classe capitaliste, d’ailleurs, qui a un intérêt à ce que vous ayez honte d’être pauvres, pour vous pousser à accepter plus que ce qu’une personne libre accepterait normalement. Demandez aux employés de MacDonald ce qu’ils pensent des chômeurs.

Les français sont fondamentalement des esclaves de l’état-patron, même si les effets de cette vérité fondamentale sont atténués par diverses choses ici et là, comme, justement, les aides de l’état-providence, la législation, le code du travail, les prud’hommes, voire même, encore une fois ici et là, les cultures privées de certaines entreprises moins autoritaires. Mais même si, dans votre entreprise, on vous permet de porter un jean le vendredi, le fondement est le même: on vous donne de l’argent, vous devez obéir aux ordres, et donc vous êtes essentiellement des esclaves, dont le degré de liberté est principalement un effet des circonstances.

Mais les français s’aiment et se respectent, en tant qu’esclaves, parce que l’état-patron et ses partisans élèvent au rang de Vérité l’idée qu’effectuer les tâches ordonnées par une autorité de l’état ou du patronat, en échange d’une somme d’argent, est ce qui donne de la dignité. C’est ce qu’ils appellent la Valeur Travail. Et ça peut bien être Leur Valeur, mais ce n’est pas la nôtre, et ça n’a pas à l’être. Vous pouvez vous faire esclaves si vous le souhaitez. Bien sûr, ils ne le feront pas. Car ceux qui induisent la honte en nous font partie de l’état-patron: eux sont les maîtres, et ont donc, encore une fois, un intérêt à ce que vous cherchiez chez eux l’argent, la dignité et le bonheur, par la servitude et l’obéissance à leurs ordres.

La lecture anarchiste de l’aide sociale est fondamentalement différente, parce que sous l’anarchie, l’aide sociale est organisée de manière coopérative et horizontale. Il n’y a pas d’indignité, de servitude ou de dépendance, parce que les mécanismes d’aide sociale ont été créés par nous spécifiquement dans le but de subvenir à nos besoins dans les périodes difficiles. Et si nous ne souhaitons pas travailler lors de ces périodes, cela est parfaitement de notre droit. C’est notre argent qui nous aide. De quoi pourrions-nous avoir honte? Pourquoi nous sentirions-nous indignes? Nous voulons VIVRE et nous ALLONS vivre.

Vous devez commencer à comprendre le problème, quand l’état-patron vous rassure, comme s’il était votre père (une attitude qui augure très mal du futur) qu’il ne souhaite pas vous punir en instaurant ce travail obligatoire. Il n’y a pas de lutte commune ou de solidarité dans le mécanisme d’aide sociale tel qu’il est organisé par l’état. Il y a une distance, un mur, le mur de l’autorité et du gouvernement, entre ceux qui aident et ceux qui sont aidés. L’état ne peut agir qu’à travers des ordres autoritaires, et il ne peut aider qu’à travers de la charité, maquillée en solidarité. Et pour atténuer ce sentiment “d’indignité” qu’il a lui-même créé, l’état-patron donne des tâches à effectuer, ce qui ne change fondamentalement rien.

Si les choses sont fondamentalement telles que décrites ci-dessus, alors l’état-patron ne pourra que se faire de plus en plus autoritaire et abusif, à mesure qu’il voudra monétiser et rentabiliser ses citoyens-employés-esclaves. Une résistance possible: retirer son argent des banques, cesser de payer les impôts, et plutôt que de maintenir la société présente où il est pour trop de gens difficile de survivre, créer d’autres outils d’aide sociale, plus coopératifs, plus spontanés, et construire la société où il fera bon vivre.


BONUS:

Pôle emploi les grands moyens

VINCENT se pointe à Pôle Emploi, le 14 septembre, pour un entretien de “suivi personnalisé”. “Bien! attaque sa conseillère, que puis-je pour vous?” Vincent soupire: “Rien. Je viens ici par obligation pour ne pas perdre mon RSA, mais je n’attends rien de vous.” La conseillère se raidit. Notre chômeur ajoute: “J’ai été “chargé d’insertion,” je sais chercher du travail.” Avec sa voiture en panne, venir jusqu’à cette agence de Carhaix (Finistère) est plutôt une corvée. Surtout que Pôle emploi n’a, comme d’habitude, aucune offre à lui proposer… L’entretien se poursuit dans une ambiance frisquette. A la fin, la conseillère consigne par écrit: “Vous me dites maintenir votre inscription car cela est une obligation légale pour percevoir le RSA. Vous me dites être autonome dans vos démarches.” Poignée de main glaciale, au revoir.

Deux semaines plus tard, Vincent reçoit un courrier furibard de la directrice régionale: “A l’occasion [de votre entretien], vous avez tenu des propos particulièrement désobligeants envers le travail des conseillers de Pôle emploi.” Et de sortir l’artillerie lourde: “Si de tels agissements devaient se reproduire (…), je me réserve la possibilité d’en informer les autorités judiciaires (sic) et de limiter votre accès à l’agence de Carhaix.”  Porter plainte pour “propos désobligeants” ? Et pourquoi pas manque d’entrain?

La direction de Pôle emploi, elle, ne voit “pas où est le problème“. Ni censure ni menace, tout cela n’est qu’une banale “mesure de prévention: la directrice régionale a estimé qu’une limite avait été franchie.”

Et au premier chômeur qui tire la tronche c’est radiation par prévention?

Le Canard Enchaîné, Mercredi 7 décembre 2011

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